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Jean de La Fontaine, comme son contemporain Molière, puis Balzac deux siècles plus tard, a inventé et défini des archétypes de personnages qui, des siècles plus tard, restent modernes et pertinents. Se replonger dans leurs textes n’est pas seulement mesurer ce que sont le génie et l’esprit français, mais également mieux comprendre notre époque, ses fâcheux, ses personnages admirables ou les petits travers dont nous sommes tous accablés.

Ainsi sa fable L’Âne et ses maîtres, la onzième du livre VI situé dans le premier recueil des Fables de La Fontaine, édité pour la première fois en 1668. Un ongulé se plaint de ses conditions de travail. Il change «  d’employeur  » pensant que l’herbe sera plus verte chez le suivant. Il déchante vite et veut tenter une autre expérience qui se révélera tout aussi décevante. Le poète en tire une conclusion très actuelle et fait intervenir… Jupiter. Un petit chef-d’œuvre de concision, d’humour et d’irrévérence qu’il faut lire avec jubilation…

L’Âne et ses maîtres

L’Âne d’un Jardinier se plaignait au Destin

De ce qu’on le faisait lever devant l’aurore.

Les Coqs, lui disait-il, ont beau chanter matin ;

Je suis plus matineux encor.

Et pourquoi ? Pour porter des herbes au marché.

Belle nécessité d’interrompre mon somme !

Le sort de sa plainte touché

Lui donne un autre Maître ; et l’Animal de somme

Passe du Jardinier aux mains d’un Corroyeur.

La pesanteur des peaux, et leur mauvaise odeur

Eurent bientôt choqué l’impertinente Bête.

J’ai regret, disait-il, à mon premier Seigneur.

Encor quand il tournait la tête,

J’attrapais, s’il m’en souvient bien,

Quelque morceau de chou qui ne me coûtait rien.

Mais ici point d’aubaine ; ou si j’en ai quelqu’une

C’est de coups. Il obtint changement de fortune,

Et sur l’état d’un Charbonnier

Il fut couché tout le dernier.

Autre plainte. Quoi donc, dit le Sort en colère,

Ce Baudet-ci m’occupe autant

Que cent Monarques pourraient faire.

Croit-il être le seul qui ne soit pas content ?

N’ai-je en l’esprit que son affaire ?

Le Sort avait raison ; tous gens sont ainsi faits :

Notre condition jamais ne nous contente :

La pire est toujours la présente.

Nous fatiguons le Ciel à force de placets.

Qu’à chacun Jupiter accorde sa requête,

Nous lui romprons encor la tête.

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